Lettre ouverte 14-18

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«  Qu’est-ce qu’on en a à foutre de 14-18  ?  »

     C’est la première question que nous nous sommes posés au sein de la Compagnie MAPS, alors que nous réfléchissions à une nouvelle idée de création théâtrale. Question spontanée, involontairement vulgaire,  provocatrice. Nous la reposons ici sans précaution, tant elle nous semble essentielle : « Qu’est-ce qu’on en a à foutre de 14-18 ?».

     La Première Guerre Mondiale, pour nous, c’était une carte postale sépia d’un «  poilu  » dans sa tranchée, l’image d’Epinal d’une infirmière dévote soignant avec compassion une «gueule cassée», voilà tout  ! Nous y trouvions bien peu d’intérêt… Qu’est-ce qui pouvait bien donner un peu de couleur et de vie à ces images distantes, usées, abstraites  ? Perplexe, nous avons pourtant accepté de souffler la poussière, et nous avons plongé…

MAPS Chercheuses mars-7873(répétition à l’Atelier des Chercheuses d’Or)

Quand le passé devient vivant.

     Nous avons visité des lieux de mémoire et rassemblé des informations en Flandre, à Bruxelles, en Wallonie, sous l’œil complice et intransigeant du journaliste et historien Olivier Standaert. Les livres, les documentaires, la philosophe Hannah Arendt, Tardi, nos grands-parents… Témoignage après témoignage, nous apprenions que le meilleur et le pire du XXème et XXIème siècle (le colonialisme, les guerres industrielles, les génocides à venir, les déboires capitalistes, mais aussi la nécessité d’une déclaration universelle des droits de l’Homme, l’idée d’une Europe unie…) balbutiaient avant-guerre, se nourrissaient de la violence des combats, mourraient et renaissaient des cendres de cette tragédie à l’échelle européenne et mondiale.

     Emmanuel découvrait que son grand-père tenait le front des terres « irredente » avant d’immigrer en Belgique. Steph découvrait que le sien naissait en Angleterre, enfant d’un couple de « réfugiés de guerre ».  Et nous ne cessions de nous effrayer en constatant que la « belle entente » des peuples européens, entente internationale pacifiste depuis presque 50 ans, explosait en l’espace de quelques jours seulement dans une déflagration meurtrière. Inacceptable. Incompréhensible. Enigmatique. Et pendant ce temps…

      La photo sépia, peu à peu, passait sous le révélateur, prenait du contraste : elle prenait vie  ! Et lorsqu’elle s’est enfin mise à bouger, nous avons décidé de ne pas nous arrêter aux héros de la Grande Guerre – vous savez  ? ceux qui apparaissent toujours au premier plan de la photo – mais de regarder par-dessus leurs épaules, dans le coin de l’image.

Photo du 23-09-14 à 15.45 #3

(atelier d’écriture à la maison de retraite du CPAS de Jette : « De l’autre côté de la mer »)

Les oubliés de la Grande Histoire.

      Nous nous sommes souciés de l’arrière-plan. Sur la route, là-bas tout au fond de l’image nous avons trouvé les chemins de l’exil, et trois réalités de 14-18 que nous ne connaissions pas : l’exode de près de 1 500 000 Belges, 32 Congolais enrôlés dans l’armée belge, et 60 000 travailleurs belges déportés vers les camps de travail allemands  !

      Alors, qu’est-ce qu’on en a à foutre de 14-18  ? Cela commençait à prendre du sens  : il faudrait transmettre. Transmettre cette part oubliée de la Première Guerre Mondiale. Une part de la guerre qui nous parle de toutes les guerres…

WIN_20140922_112731(action auprès des jeunes visiteurs du Musée de la Ville de Bruxelles : « Une lettre aux exilés »)

«  Le choc temporel. Les tragédies se répètent, la barbarie est sans âge  »

Angolo est un immigré qui accepte le pire des boulots pour s’intégrer dans le pays qui l’accueille  : la Belgique. Terriblement actuel comme scénario, n’est-ce pas  ? Et pourtant, nous parlons de 14-18.
August est un réfugié qui craint de retourner dans son pays dévasté par la guerre. Ça vous rappelle quelque chose ? Nous parlons de 14-18.
Victor découvre par le travail forcé le grondement des usines qui nourrissent un capitalisme en plein essor  ? Histoire contemporaine  ? Nous vous parlons de 14-18.

« Mais alors… Les Belges en Angleterre, c’étaient les Arabes des British  ? »
« Le travail forcé  ? C’est un peu comme les gamins qui doivent coudre les ballons de foot en Asie ? »
« Un Noir qui se marie avec une Belge, c’est pour obtenir sa nationalité  ! Pas par amour quand même ? »

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(action au Musée de la Ville de Bruxelles : « L’accueil des réfugiés »)

     Déportation, migration, exode, réfugiés, retour au pays, mal du pays, travail pénible pour survivre, racisme, intégration, déchirement familial, cartes de séjour… A travers ces  récits nous voulions également parler des exils d’aujourd’hui  !  Ce n’est pas le passé, ce n’est pas passé  ! Les petites histoires de nos protagonistes nous confrontent à l’Histoire (avec un grand «  H  ») mais surtout à nous-mêmes, à notre société mondialisée, à notre temps  ! Les contextes sont différents, mais les parallèles sont là et nous obligent à réfléchir le présent à l’aune de notre passé. Avec tendresse, avec colère, avec humour. Sans concession. Nous parlions de notre projet à qui voulait bien nous écouter, et nous rassemblions les réactions sur notre table de travail. Et c’est devenu évident, notre projet serait  « historique contemporain ».

Un projet fédérateur pour «  les  » publics

     Nous créerons une forme longue d’Exils 1914, mêlant nos trois récits dans une pièce chorale d’1h20 au Théâtre des Riches-Claires (du 6 au 22 novembre 2014), avant d’entamer la tournée. Nous concocterons ensuite des actions dans les musées, des ateliers de jeu théâtral pour les adolescents, nous créerons des ateliers d’écriture pour les plus anciens. Et nous tenterons des rencontres intergénérationnelles au carrefour de ces différents rendez-vous.

      Nous créerons également trois formes courtes de 25 minutes (une forme par chacun des trois récits). Nous irons dans les écoles, les bibliothèques, les maisons de retraite, les plus petites associations, et nous jouerons chaque récit en l’accompagnant d’un débat participatif, d’une animation.

     Chers amis, chers collaborateurs, chers spect-acteurs, il y a du feu dans ce projet au nom limpide  : «  Exils 1914  »  ! Pas tant le feu des combats… Plutôt un feu qui brûle dans nos ventres et qui explose comme le cri d’un nouveau-né… Il faut parler, il faut raconter, il faut rencontrer. Pour transmettre, troubler, provoquer, rassembler, accompagner, en restant persuadés encore et toujours, à chaque instant, que l’art théâtral n’est que de l’art, c’est-à-dire  : à la fois futile et crucial  ! Alors nous pourrons peut-être mieux répondre aux sceptiques, aux bougons, à tous ceux qui nous lancerons à la figure la question que nous nous sommes nous-mêmes posés dès le premier jour : «  Qu’est-ce qu’on en a à foutre de 14 18  ?  »

Emmanuel De Candido
Stéphanie Mangez
Philippe Beheydt
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La Compagnie MAPS

MAPS 1ER JOUR-7  

(1er jour de répétition aux Riches Claires pour la création théâtrale)
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